[Anonym]

Les Effets du chômage étudiés sur la population d’un village en Autriche

in: Revue de l’Institut de Sociologie. Université Libre de Bruxelles, Institut de Sociologie Solvay (Bruxelles), 13. Jg., Nr. 3 (Juli–September 1933), S. 625–626.

625

Les effets du chômage étudiés sur la population d’un village en Autriche.

L’étude publiée par Marie Lazarsfeld-Jahoda et Hans Zeisl sous le titre: Die Arbeitslosen von Marienthal. Ein soziographischer Versuch über die Wirkungen langdauernder Arbeitslosigeit (Leipzig, Verlag von S. Hirzel, 1933, 123 p., 4 Mk.), renferme le résultat de recherches effectuées dans le village de Marienthal, en Basse-Autriche, dans le but de dresser le tableau sociographique d’une localité où sévit le chômage. Il s’agit donc d’un village et non de chômeurs examinés un à un. Il s’agit d’une communauté qui est tout entière atteinte par le chômage et non pas de chômeurs vivant au milieu de gens qui travaillent. On n’a pas relevé parmi les 478 familles de Marienthal des phénomènes névropathiques de masses, comme il s’en est présenté sur les grandes routes en Allemagne, ce qui signifie manifestement que la population villageoise, plus fermée, se conserve plus facilement et plus longtemps dans son ensemble. Mais les auteurs ont pu se rendre compte, en les étudiant pour ainsi dire à la loupe, des effets psychologiques subtils que l’inaction et le manque de perspectives peuvent causer. L’enquête a été effectuée sur la base de questionnaires et à l’aide d’autres moyens auxiliaires: visites, entretiens, etc.

626

Les auteurs décrivent les conditions matérielles de l’existence des habitants de Marienthal pendant la période de chômage (pp. 155 ss.). En étudiant les budgets, que la plupart des ménagères s’efforcent de dresser avec la plus grande vigilance eu égard aux sommes disponibles, les auteurs ont constaté certaines pratiques irrationnelles d’économie domestique qu’il est difficile d’interpréter, soit qu’on veuille les rattacher à des habitudes, soit qu’on doive les expliquer par l’ébranlement d’une communauté qui a connu des temps meilleurs. C’est ainsi que dans certains jardins, des emplacement qui pourraient être affectés à la culture des pommes de terre ou d’autres légumes, sont plantés de fleurs: œillets, tulipes, roses, etc. Dans d’autres ménages, on achète aux colporteurs des choses inutiles, comme des vues de Venise. On achète aussi à l’occasion d’un décès, des vêtements de deuil très chers; on achète des livres à images pour les enfants.

Au nombre des 478 familles étudiées, 23 % étaient restées intactes, 69 % étaient résignées et 8 % étaient disloquées (gebrochen). Les membres les plus actifs de la communauté ont été les premiers à penser à l’émigration, non pas dans les environs, mais au loin, par exemple en Tchécoslovaquie, en Roumanie. Soixante personnes ont ainsi passé à l’étranger depuis 1930 (13 de plus de quarante ans, 47 de moins de quarante ans dont 27 de moins de trente ans). L’état de résignation indiqué par le pourcentage ci-dessus est peut-être plus général si l’on considère certaines couches de la population, abstraction faite de leur appartenance à une famille. L’esprit de résignation est surtout visible chez les jeunes et les adolescents, ce qui peut surprendre.

Les auteurs donnent aussi des détails sur l’emploi que les chômeurs font de leur temps (p. 59). On remarque que la journée de la ménagère est bien remplie et l’on peut s’étonner de ce qu’elle ait pu arriver à bout de pareille besogne lorsqu’elle travaillait huit heures à l’usine. Il est à croire qu’à cause de la modicité des ressources, le soin du ménage est devenu plus difficile et plus long. C’est ce que les femmes disent. Cependant elles aspirent toutes à retourner à la fabrique.

La fermeture de la fabrique de Marienthal, en 1929, fut comme un choc. Les gens s’attendaient à mourir rapidement de faim. Aujourd’hui, on s’est accoutumé à la situation, celle-ci s’étant stabilisée à un plan plus élevé que celui auquel on s’attendait au début. Mais pendant combien de temps encore pourra-t-on parler de stabilisation? Les secours de chômage diminuent et peuvent un jour cesser. Le mobilier se détériore, les vêtements s’usent. Le budget du ménage ne permet pas de nouveaux achats. Une seule maladie oblige toute une famille à s’endetter. La bonne humeur disparaît, la santé s’altère. Au fur et à mesure que le chômage croît, la capacité physique de résistance diminue (p. 73). La mentalité du travailleur s’efface et ce phénomène se constate surtout chez les hommes d’âge moyen qui ont déjà été déracinés professionnellement par la guerre. Quant aux effets que le chômage a eus sur les relations entre membres d’une même famille, les auteurs remarquent que les rapports entre époux se sont fréquemment améliorés, particulièrement du fait que le mari a dû abandonner le café. Le père s’occupe davantage de ses enfants. L’inverse se produit aussi; le chômage crée de la tension entre mari et femme; pourtant la situation reste bonne. Enfin, il y a des cas où les relations entre époux ont empiré; c’est le cas pour les ménages où l’entente était déjà absente avant le chômage. Quant aux rapports entre parents et enfants, il ne semble pas que quelque chose y ait été change.

L’ouvrage de Marie Lazarsfeld-Jahoda et Hans Zeisl se termine par une «annexe» renfermant une intéressante histoire de la »Sociographie« ou analyse du comportement des hommes dont Quetelet[1] a formulé les principes. A cette sociographie appartiennent naturellement la méthode budgétaire de Le Play,[2] la loi d’Engel,[3] les enquêtes du Verein für Sozialpolitik,[4] les surveys pratiqués aux Etats-Unis.

[1] Adolphe Quételet (1796–1874): belgischer Sozialwissenschaftler, Mathematiker und Astronom, der die Methoden der Statistik und Wahrscheinlichkeitsrechnung auf die Sozialwissenschaften übertrug und damit zum Begründer der Sozialstatistik wurde. Anm. R.M.

[2] Frédéric Le Play (1806–1882): französischer Bergbauingenieur und Sozialreformer, der insbesondere mit seiner Darstellung der Lebensverhältnisse einzelner Arbeiterfamilien zu den Pionieren der empirischen Sozialforschung zählt. Anm. R.M.

[3] Engelsches Gesetz: benannt nach Ernst Engel (1821–1896): deutscher Statistiker, der auf dem Gebiet der Konsumstatistik zum Ergebnis kam, dass mit steigendem Wohlstand ein fallender Prozentsatz des Einkommens für die Ernährung ausgegeben wird. Anm. R.M.

[4] Verein für Sozialpolitik: 1872 in Eisenach gegründet, vereinte er besonders Nationalökonomen und Sozialpolitiker, die sich an den Lehren der historischen Schule der Nationalökonomie orientierten und die eine den nationalen Interessen entsprechende Wirtschaftspolitik und innenpolitisch eine reformorientierte Sozialpolitik förderten; 1905 wandelte sich der Verein zu einer reinen Forschungsgesellschaft, die 1936 aufgelöst, 1948 in Marburg wiederbegründet wurde und seit 1955 den Namen »Gesellschaft für Wirtschafts- und Sozialwissenschaften – Verein für Sozialpolitik« trägt. Anm. R.M.